Suite à ma découverte de la musique metal à la fin du XXe siècle, après une préadolescence essentiellement portée sur le grunge qui passait à la radio, mon intérêt s’est rapidement dirigé sur le black metal, qui est devenu mon genre musical préféré. Je me suis toujours contenté de porter des t-shirts, mais il me manquait ce quelque chose qui me trottait dans la tête depuis fort longtemps : la Battle Jacket ! Alors, passé la quarantaine, je me suis dit que c’était le moment ou jamais. J’ai donc franchi le pas avec une composition de patchs accumulés au fil des années, certains achetés neufs, et d’autres d’occasion, déjà dotés de leur mystérieuse aura et propre vécu, auxquels je souhaitais redonner vie en complétant avec ma propre histoire.
Chaque battle jacket se doit d’être unique, comme une peau humaine recouverte de tatouages reflétant le parcours, les expériences et les pensées de l’individu qui les porte.
Mais passons maintenant au vif du sujet : ma veste, mon projet. Je sais que negativeproduction.com n’a pas vocation à dévier sur les thèmes qui l’animent, mais je pense que c’est une bonne place pour partager ça, et ça raconte aussi un peu de moi.
MA BATTLE JACKET
Le support est un perfecto de la marque SCHOTT (le vrai perfecto américain !) des années 90, en cuir épais de taureau, made in USA, et acheté d’occasion sur eBay il y a une petite dizaine d’années déjà. Le blouson a déjà son propre vécu. Pour l’histoire, il est le cadeau d’un homme fait à sa femme, mais celui-ci était trop grand, et c’est une coupe homme. Le blouson s’est finalement retrouvé en vente sur eBay, et j’avais flashé dessus.
J’ai longtemps réfléchi sur le thème et la composition de ma battle jacket idéale. Bien avant de franchir le pas, elle était déjà conçue dans mon esprit de manière assez précise. Je l’ai pensée et orientée sur des groupes de la seconde vague du black metal, fin 90, années 2000. Parce que c’est la période que j’aime, qui me parle, et c’est surtout la mienne, celle de ma jeunesse, à maintenant 40 ans passés. C’est aussi, à mon sens, une période plus authentique, plus radicale, et bien moins consensuelle qu’aujourd’hui. Cela me ressemble assez, car, d’une manière générale, je ne verse pas dans le compromis. Le black metal actuel, qu’il le veuille ou non, doit tout à ces groupes extrêmes qui, aujourd’hui, sont majoritairement sacrifiés sur l’autel de la morale contemporaine.
Il est nécessaire de rappeler qu’à l’origine, le black metal s’inscrit dans un rejet radical des normes dominantes — société de masse, conformisme, valeurs religieuses et matérialisme moderne —, et se nourrit d’un attrait pour la spiritualité sombre et le paganisme, d’un individualisme misanthrope empreint de romantisme noir, d’un rapport mystique à la nature, et d’une esthétique fondée sur la transgression.
La thématique dominante de ma veste est donc axée sur le black metal dépressif. On peut y trouver les patchs des groupes Silencer (Suède), culte pour sa voix aiguë d’aliéné et les légendes sordides autour de son chanteur Nattramn, Bethlehem (Allemagne), Leviathan (USA) et Xasthur (USA). Il y a aussi quelques variations avec Hypothermia (groupe suédois), qui verse dans le black ambient/post-rock, mais qui faisait aussi du black dépressif à ses débuts, Carpathian Forest (Norvège) pour sa noirceur et sa morbidité, Forgotten Tomb (Italie) pour ses ambiances spatiales, et Nargaroth (Allemagne) pour le folklore.

Sur la poitrine, j’y ai fait apposer un patch d’Anorexia Nervosa (France), groupe de black metal symphonique, phare de la scène black française des années 2000, avec son style romantico-nihiliste, ses blasts et la voix unique du bouillonnant Rose Hreidmarr, que l’on aime ou que l’on déteste. Je n’ai jamais vu personne dans un entre-deux lorsqu’il s’exprimait sur lui. Des avis souvent très tranchés, influencés par d’autres aspects que l’œuvre musicale, ce que je trouve dommage et assez sans intérêt. C’est l’un de mes groupes préférés, ça le restera, et je l’écouterai toujours !

Anorexia Nervosa était, et restera, l’un des meilleurs groupes de la scène black metal française. L’œuvre est originale et très qualitative, tant sur les compositions que sur les textes en français/anglais, avec des thématiques très nihilistes qui décrivent la décadence humaine dans toute sa névrose et sa folie. Musicalement, on y retrouve des inspirations classiques, en passant par Bach et Wagner, ce qui, mentalement, lorsque l’on écoute Anorexia Nervosa, vous entraîne dans une fin de XVIIIe siècle hystérique et décadente, et un début de XIXe sombre et violent. Personnellement, ça me fait penser à des périodes historiques comme la Terreur durant la Révolution française, moi qui ai beaucoup lu sur le sujet.
Sur ce site, il y a cette très belle chronique :
Anorexia Nervosa – Sentiment : Une perle noire méconnue du black metal symphonique
Sur ma battle jacket, j’ai aussi voulu apporter une touche graphique en y apposant deux patchs représentant des crânes. L’un médical de dissection (bas de la manche droite), sans la mandibule et la calotte crânienne, et l’autre, un crâne fœtal tératologique de siamois jumeaux craniopages, reliés par la tête (face inférieure / côté gauche, entre la fermeture éclair et la ceinture). Pour avoir un peu de visuel orienté sur la Mort et le néant, bien sûr, mais aussi pour évoquer la finitude de l’homme et sa dimension existentielle aléatoire dans l’évolution du vivant, soumis, comme tous les êtres, au destin biologique et à l’accident génétique. On a beau se parer des atours de la technologie, nous restons de la viande et des os.

Vous l’aurez remarqué : sur ma battle jacket, un seul patch ne relève pas du thème du black metal. Il s’agit de la licorne en papier mâché de Blade Runner. Ce choix n’est pas anodin. L’univers cyberpunk met en scène une humanité technologiquement avancée, mais enfermée dans une logique froide, dominée par des multinationales uniquement guidées par le profit. Cette organisation du monde produit une forme de déshumanisation et une perte profonde de sens. De cette situation naissent la mélancolie, le désespoir, le nihilisme et une forme de dépression morale, caractéristiques du cyberpunk. L’humain — sa sensibilité, sa profondeur et sa beauté — s’y efface souvent, ou ne subsiste qu’à travers une sublimation fragile. Face à cela, le cyberpunk développe une esthétique marquée par la violence, l’excès, l’énergie et la créativité, comme autant de tentatives de résistance. Il porte également une réflexion spirituelle, philosophique et existentielle.
C’est précisément sur ce terrain que se rencontre la philosophie du black metal, qui, lui aussi, exprime un rejet du monde moderne, une fascination pour le désespoir, et une quête de sens dans un univers perçu comme vide et corrompu.

Pour finir, concernant le grand patch dorsal, je ne voulais pas qu’il soit celui d’un groupe qui dominerait tous les autres. Je n’ai pas un seul groupe préféré, mais plusieurs ! J’ai donc choisi en toute subtilité La Vision de la Mort, par ce cher Gustave Doré (1832–1883). On reste dans une vision romantique et symbolique liée au XIXe siècle, mais aussi très intemporelle. Cependant, il est à considérer que cette gravure a été utilisée par le groupe Emperor (Norvège) pour leur premier album démo intitulé Wrath of the Tyrant. Utiliser cette œuvre permet d’établir le lien, sans pour autant faire du patch dominant celui d’Emperor attitré (que j’aime beaucoup aussi !). Je tenais à conserver une neutralité pour le grand patch, et juste avoir un beau visuel qui collait au thème donné à ma battle jacket.

On dit qu’une œuvre n’est jamais achevée, mais juste abandonnée. Alors qui sait, peut-être qu’elle sera encore complétée à l’avenir… L’histoire n’est pas figée.
